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GONI – EXPOSITION au BLUE PENNY MUSEUM

GONI – EXPOSITION au BLUE PENNY MUSEUM

 

 

GONI

EXPOSITION au BLUE PENNY MUSEUM

Du 28 août au 03 octobre 2015

Gratuit, tlj sauf dimanches, de 10h à 17h

info@bluepennymuseum.mu | bluepennymuseum.com

210 9204 – 210 8176

GonLe ghonee ou goni est un sac de jute ou de chanvre de 1m par 60cm, qui permettait autrefois aux marchandises arrivant en vrac par bateaux, d’être conditionnées pour la vente en gros. Avant l’arrivée du plastique, ces sacs servaient d’emballage à de nombreux produits alimentaires comme le riz, le café, les céréales et toutes sortes de grains en tous genres (lentilles, pois…), mais également à l’exportation du sucre de canne. Le goni se trouve ainsi relié et inséparable de l’Histoire des îles Mascareignes.

Une fois vide, le goni a trouvé toutes sortes d’usages dérivés ou de récupération. Outre sa vocation de contenant pour transporter le fourrage ou les récoltes, certains eurent l’idée de s’en servir comme paillasson à l’entrée de leur case, de rideaux aussi bien, enfin de portes, puis, pour finir, de simples serpillères. Sa solidité était é toute épreuve et sa récupération si ingénieuse, que ce simple bout de toile parut n’avoir jamais de fin…

On confectionnait également avec ces sacs à tout faire, des sortes de matelas, en les remplissant de paille de maïs. Rebaptisés katyas, les femmes des Mascareignes accouchaient même dessus. Certains les convertissaient en habits ou en souliers appelés « savates goni ». Le goni en fait, servait à tout, absolument à tout.

Les travailleurs dans les champs de canne s’en entouraient les jambes, un peu comme des bandes Gon1molletières, afin de se protéger des fourmis, ou s’en recouvraient encore le dos et la tête pour entraver la pluie.

De nos jours, exceptés les marchés aux légumes et autres foires à l’encan, les gonis en toile de jute ont quasiment disparu de la circulation. Avec l’industrie du vacoas, qui, jusqu’au cyclone de 1934, fit travailler 8000 personnes juste sur Maurice, ce sont des savoir-faire, des métiers, des modes de vie qui ont presque disparu, l’ambiance et le mot subsistent. Refoulé dans les échoppes de marchands de tissus de la rue Bourbon ou les arrières de boutiques chinoises, le goni semble aujourd’hui définitivement relégué aux seconds rôles.

De nos jours, demeurent pourtant des traces tenaces dans notre inconscient collectif, Goni vide, y tient pas d’bout, qui pourrait se traduire par Ventre affamé n’a point d’oreilles ou «il ne faut pas partir le ventre vide»… Le goni, tant qu’il relève du contenant et de son rôle d’élection, mène bonne vie et fait illusion un temps… Il subsiste de ce fait pendant un laps, relevant toujours du récipient, tant qu’il ne cesse pas de jouer ce rôle, il autorise toujours aussi bien le transport que la protection… Néanmoins, il semble faire l’objet d’un oubli fondamental qui est sa non-existence propre à ce stade. En tant que sac, seul, il n’a pas de tenue il n’est qu’un objet qui n’en est pas un par lui-même, mais qui permet de modifier ceux sur lesquels il s’applique, ne lui octroyant qu’une fonction porteuse.

Puis, vient la période de sa longue déchéance. Matériau populaire, utilisé pour toutes les tâches ingratesGon2 de la maison, le goni se transforme vite en nom de dénigrement ou d’insulte. Goni ! Matériau méprisé et sans valeur aucune, qui finit dans l’infâme de l’économie domestique, inexorablement relié au monde du travail, il endosse désormais toute la symbolique du “moins-être”, à coup sûr, la rhétorique du “quasi-non-être”. Ne compte plus alors le souvenir de ce qu’il a pu transporter, seule demeure sa texture rustique. Ce même objet, désormais décousu ou effiloché, déconstruit, a comme perdu sa valeur d’échange. Indispensable, il n’en quitte pas moins le cercle commercial. Justement délivré de ses rôles antérieurs, on découvre alors en lui, tout le caché qui le soutenait. Ayant subi une altération, le matériau devient autre, prélude à la phase qui suit, l’anéantissement. Le goni entre alors en résistance. Il semble suivre enfin la multitude des êtres qui glissent vers l’extinction, du moins l’altération, après la simple diminution.

Ravaudé, rapiécé, réajusté, raccommodé, reprisé, la liste est longue pour démontrer cette longue lutte pour recouvrer son intégrité. Avec le temps et la longue liste des mille et un usages parsemant sa seconde vie, le goni, inexorablement, glisse vers un “moins-être absolu”. En lui, progressivement, finit par se créer une anti-forme, une substance morte, où l’extérieur et l’intérieur ne se distinguent plus. Mais symboliquement, il y a souvent plus dans le moins… Demeurent des restes insignifiants, sans la moindre possibilité d’usage, mais surtout ne permettant plus de deviner en eux, la pièce d’origine dont ils dérivent. Leur inconsistance les déclasse et c’est petit à petit l’entrée dans la déchéance, vers ce qui a déchu de tout office.

Gon3Cette lutte contre l’oubli a son côté positif, son revers bénéfique, c’est l’utilisation esthétique que des artistes peuvent en tirer. Dans la lignée d’un Kurt Schwitters, artiste allemand viscéralement anti-nazi, pour qui Schmerz doit symboliser le triomphe même de ce qui est banni et relégué, s’opposant à l’idée autant qu’au concept d’une “élimination”, dans le suivi d’un Jean Dubuffet, pour qui «l’Art est une tentative de réhabilitation des valeurs décriées»1, ou les tenants d’un Arte Povera, qui prônent un matérialisme spirituel, une révélation du mystère de l’existence dans les objets les plus banals, les plus insignifiants, les plus quotidiens. Il faut ici comprendre cette pauvreté comme un détachement volontaire des acquis de la culture. On a vu aussi dans l’utilisation du mot Pauvre une référence chrétienne à l’ascèse et au renoncement franciscain.

L’art cherche à s’éloigner du mal qui consiste à hiérarchiser les êtres, à empêcher le recours aux rebuts ou au minable, confiné dans l’indigne ou le dérisoire,

cultivant le goût pour «le très peu, le presque rien2», il s’agit donc de prendre en compte le tissu sali, l’étoffe tachée, s’attachant à conserver tout ce qui relève de la souillure, ce dernier mot englobant à la fois une condamnation matérielle et une faute morale, ce qui intensifie le sentiment d’indignité. L’art refuse l’élitisme des substrats et travaille à l’exhaussement du débris, du déprécié. Pour les artistes, les reliques du quotidien ont été piégées, retournées sinon décontextualisées, la loque signifie moins le résultat d’une décomposition qui mettrait fin à l’existence de l’objet, que le surgissement des unités dont l’univers était formé. Tandis que le neuf et l’intact glissent vers l’uniformité, paradoxalement, seule l’usure offre la singularité.

L’état d’usure et de dénuement du goni favorise sa dramatisation, l’artiste tente d’empêcher la seconde mort de celui qui est déjà mort par une lutte sans concession contre l’oubli, en quelque sorte, il compte sur ce qui meurt pour exorciser la mort et rendre souffle à la mémoire. Il célèbre la victoire de ce qui se dégrade et la fausseté de ce qui demeure dans son intégrité et en son entier.

Les restes enferment les traces d’une longue histoire et ne se séparent pas d’un corps qui s’en est servi. L’existence s’est déposée dans l’objet, le goni s’est métamorphosé en témoignage, trace archéologique de notre humanité. L’art, «un anti-destin», lutte contre la mort et l’effacement. L’objet se fait humain quant l’humain, dans le même temps, paraît s’être standardisé en objet de production et de consommation. Goni est cette résistance intrinsèque à l’objet, refusant de matérialiser la matière et faisant le pari, d’une survie asymptotique de l’humain logée dans l’infime rebut de ses oripeaux.

 

1 L’Homme du Commun à l’ouvrage, éd. Gallimard, coll. Idées, p.230.

2 Prospectus et tous écrits suivants, Jean Dubuffet, éd Gallimard, NRF, pp. 79-80

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